CHRONOLOGIE RÉFLEXIVE D’UN INTENSIF FÉMINISTE À L’ENSAPM



2017, la planète Hollywood s’embrase suite au scandale Weinstein + #MeToo. On commence à se dire que ça résonne fort, mais la crainte de l’effet soufflé incite encore les plus frileuses et frileux à un peu de retenue. Pour toutes et tous les féministes, l’espoir a jailli sans qu’on s’y attende, et une vague d’excitation se mêle à la rage-indignation-colère-habitude qu’engendre la médiatisation du quotidien féminin.

Puis, du monde du cinéma, la vague déborde vers d’autres sphères jusqu’au débat public, à notre chère liberté d’importuner française, et à la menaçante guerre des sexes qui vise notre société pourtant si bien équilibrée habituellement.

 

Mais qu’a-t-on à voir, nous, architectes, avec ces polémiques et potins de stars. Pas à titre personnel, libre à chacun de choisir ses centres d’intérêts. Mais professionnellement, est-ce que cela nous regarde vraiment. Notre guerre à nous n’est pas celle des sexes, elle est celle de la matérialité, de la spatialité, de l’usage et de la fonction. Celle du seuil, du concept, du dessin, de la représentation ! …

 

Mais tous les métiers sont fait par des êtres humains, qui eux, ont une vie privée. Nous, architectes, avons donc à voir avec cette polémique. Et c’est naturellement que nous – qui écrivons cet article – nous sommes posées, naïvement  d’abord, la question du #MeToo Architectural Français. Histoire de faire un petit bilan. Les architectes sont-ils moins des #BalanceTonPorc que les cinéastes, les politiques ou les journalistes ? Existerait-il un milieu qui échappe à ces attitudes -sexisme quotidien, plafond de verre, harcèlement ? –  ancrées dans (presque) toutes les sociétés ? En tout cas, pas besoin d’aller chercher très loin pour savoir que les créateurs et créatrices de la ville et de l’espace ne sont pas épargnées.

 

Pour commencer, nous avons cherché en nous. Chacune nos propres souvenirs et expériences. Puis nous avons cherché autour de nous, mais proche, juste pour savoir si ca valait le coup de s’y intéresser. Juste pour tâter le terrain quoi. Et quel terrain ! Pas de panique, ceci n’est pas un article pour #BalancerTonArchi.

Il est seulement la chronologie réflexive de l’intensif que nous avons organisé à l’ENSAPM l’année dernière. Un simple retour sur expérience. 

 

 

1 · quel est vraiment le sujet ?

 

De quoi parle-t-on quand on commence à se diriger dans ces eaux troubles, doucement mais surement, lors de ce froid hiver 2017. Qu’est-ce-qu’être une femme architecte ? Quelle est la place de la femme architecte dans le milieu architectural ? De la femme dans l’espace ? L’espace public ? Genre et espace ? Existe-t-il une architecture féminine ? Une femme architecte enseigne-t-elle l’architecture différemment d’un homme ? Existe-t-il des inégalités salariales ? Des inégalités professionnelles ? Combien de femmes sont cheffes d’agences en France aujourd’hui ? Est-ce intéressant de se poser ces questions ? Mais quelle légitimité avons-nous à questionner le milieu ? Est-ce que ça vaut vraiment la peine ? C’est quoi l’enjeu de cette recherche au fait ? T’es sure qu’on doit vraiment faire ça … quand le doute nous assailli, we ask Google-sensei.

 

Commençons par taper « femmes + architectes ». Premiers résultats : le prix des Femmes Architectes de l’ARVHA, l’article Wikipédia « femmes architectes », une lettre de la directrice de l’Ordre.

Puis « women + architecture ». Beaucoup plus de résultats, of course.

« Feminism + architecture ». Encre plus de résultats. Certitude que le sujet est intéressant. Qu’il EST un sujet – aussi vaste et flou soit-il pour l’instant. Et que l’on va se pencher dessus, au moins pour répondre à nos propres questionnements, et confronter nos instincts avec des données concrètes. Le sujet n’est donc pas défini mais la décision est prise.

 

 

2 · y-a-t-il assez de  matière ?

 

En parallèle de nos recherches théoriques – sur à peu près tout qui se rapproche de près ou de loin de la question des femmes en architecture – nous avons décidé de partager nos questionnements avec nos consoeurs, le temps des confrères viendra ensuite. Nos amies d’abord – anciennes étudiantes, jeunes professionnelles du milieu architectural. Puis de jeunes enseignantes, quelques années d’expérience professionnelle de plus, quelques années d’enseignement à leur actif. Enfin des enseignantes de tous les âges, ayant des background divers et variés. 

Ces entretiens, presque tous enregistrés, se sont déroulés sur un schéma plus ou moins similaire. 

D’abord la curiosité : “ c’est marrant comme sujet, mais où voulez vous en venir au juste ? ”

Ensuite deux options : 

le contournement – “ personnellement je n’ai jamais senti la différence ”

ou l’explosion – “ oula ! vaaaaaaste sujet ” 

Et de là, petit à petit (ou en déferlement suivant l’option précédente), les témoignages. 

Comme entre copines au café, et comme disent les médias, les langues se délient.

Et on accumule, on accumule, on accumule. De la simple remarque qui reste gravée en mémoire prononcée par un professeur  en première année, à celle que l’on se prend encore à l’agence ou sur un chantier après vingt ans d’expérience. Du manque de role model évident. Du manque de parité dans les institutions, les jurys, le corps enseignant. Des bâtons dans les roues à certains stades de la carrière. De l’auto-censure généralisée, de l’insécurité qu’on lutte à déconstruire et des réflexes qu’on se rend compte d’avoir seulement en les formulants. 

 

 

3 · mais où veut-on en venir ?

 

De tous ces échanges nous ressortons plus étourdies encore. Oscillant entre la conviction que l’on pourrait écrire un manifeste de la taille d’une encyclopédie et la pesanteur d’une charge mentale et émotionnelle déjà trop grande. Cette oscillation nous fait vaciller. Mais tout est déjà enclenché – l’intensif approche, et vingt-cinq étudiant·e·s nous attendent dans quelques jours. 

 

Dans nos recherches, une revue nous guide – Heresies, Making Room. Aussi déprimant que cela puisse paraître, elle date de 1981. Une des grandes idées qui ressort de cette revue est que ce n’est pas parce qu’on rempli un moule masculin de femmes, que le moule devient féminin. C’est-à-dire : la profession architecturale telle qu’elle est encore aujourd’hui, a été faite par des hommes. Ce n’est pas parce que la profession se féminise qu’elle va changer. C’est parce qu’on va prendre conscience du besoin de changement et d’innovation, et faire en sorte que cela arrive que la profession va changer.

 

L’année dernière, à Malaquais par exemple, on recevait 83 étudiantes pour 39 étudiants seulement, presque 70% de femmes ! Pourtant que retire-t-on des quelques témoignages effectués en phase de préparation : que le moule reste masculin. Nous voulons remettre en question la profession. Voilà où l’on veut en venir.

 

4 · c’est parti

 

5 février 2018 –  Arrivée lundi matin, vingt-cinq paires d’yeux rivés sur nous. Un calme studieux. 

 

◐ NOUS : qui peut définir le mot féminisme ?

◑ ELLEUX : …l’égalité entre les hommes et les femmes ?

◐ : qui se considère comme féministe içi ? 

◑ : …………………………deux ou trois mains se lèvent……………………….

◐ : est-ce que vous sauriez dire pourquoi ? 

◑ : parce qu’être féministe c’est être vraiment militantE – parce que j’ai rien contre les hommes – mais on vient de dire que c’était pas contre les hommes ! – oui mais c’est quand même, enfin, c’est quand même être vraiment engagé quoi

◐ : et sinon, est-ce-que vous pouvez nous dire pourquoi vous avez choisi cet intensif ? 

◑ : par curiosité, j’avais jamais vu ces deux termes ensemble – oui on se demandait vraiment ce que pouvait être le lien entre ces deux termes, enfin de quoi ça allait parler – aussi parce qu’il va y avoir pleins d’intervenants et on aime bien avoir des exemples de parcours – et puis un peu parce que ça parlait de Beyoncé et Emma Watson.



5 · et ensuite

 

Pendant cet intensif nous avons, avec les étudiant·e·s : 

  • écouté et parlé des témoignages récoltés en phase de préparation

  • montré un mix de documentaires sur la place des femmes dans différents milieux

  • parlé avec Alice Pfeiffer et Melody Thomas de la mode par le prisme du féminisme INTERSECTIONNEL

  • organisé le débat du mardi  avec les étudiants – au débat étaient présentes des femmes architectes, ex-architectes, sociologues de l’architecture et urbaniste (à noter que des hommes avaient été conviés dans une perspective inclusive de l’intensif, malheureusement ils n’ont pu se libérer)

  • lu ensemble l’introduction de King Kong Théorie de Virginie Despentes

  • assisté à un exposé d’Ariela Katz sur deux femmes de l’avant-garde russe : Varvara Stépanova et Lioubov Popova

  • préparé le rendu de l’exercice décrit ci-dessous

  • assisté au rendu de l’exercice décrit ci-dessous, avec les jurys non-architectes invitées – une journaliste, une comédienne, une mathématicienne, une productrice et une responsable de formation dans le numérique

 

Pour la fin de la semaine, les étudiant·e·s devaient par groupe :

  • contacter et rencontrer une femme du milieu de l’architecture au sens large,  ou une personne qu’il semblait être cohérent de rencontrer dans le cadre de cet intensif

  • l’interviewer et produire une vidéo avec un point de vue sur le sujet

 

Ce qui s’est passé – de notre point de vue ◐, on aimerait avoir la perspective ◑ :

  • un tour de table émouvant en fin de deuxième journée quand beaucoup d’étudiant·e·s  nous ont dit qu’à présent elles·ils envisageaient de se définir comme féministe

  • un grand moment de silence après la lecture de l’introduction de KKT 

  • des moments de discussion intéressants et riches

  • des remerciements de la part des participantes d’avoir organisé des moments de discussion

  • une grande thérapie de groupe, où chacun partage ses expériences

  • des retours critiques : où sont les intervenants masculins ? 

  • des vidéos qui ne devraient être que le début d’une longue série !



6 · intergénérationnel, intersectionnel, intérêt commun

 

En préparant cet intensif, nous étions convaincues que nous allions nous retrouver en face d’étudiant·e·s qui auraient, si ce n’est les façons de penser, au moins les mêmes codes ou manières de communiquer que nous. Premier choc – aurions-nous peur de vieillir ? – on nous appelle “Madame” et on nous parle comme nous parlions à nos professeurs – mais si, on vous jure, eux étaient bien plus agés que nous aujourd’hui ! …. ou pas ?

La barrière hiérarchique dans l’enseignement français est très dure à exploser. Nous avons été surprises du temps et de l’énergie qu’il a fallu déployer pour baisser la garde des étudiant·e·s : mélange de suspicion et de timidité, en tout cas, tout se passe comme si on ne jouait pas dans la même équipe. Pourquoi ?

 

FIERTÉ : AVOIR RÉUSSI À ENTAMER DES DÉBATS SINCÈRES AU BOUT DU DEUXIÈME JOUR, À AVOIR CRÉÉ DES MOMENTS DE CONFIANCE, UN DÉBUT DE SAFE SPACE.

 

Cette barrière hiérarchique nous avons cherché au maximum à l’exploser dès la phase de préparation, lorsque nous avons interviewé des femmes, de tout âges et de toutes carrières. Et sans surprise, le meilleur en est sorti, car avant d’être des âges, des nationalités, et des métiers, nous sommes des personnes qui subissons les règles de la société et de nos milieux professionnels respectifs. 

Le féminisme intersectionnel se base sur l’unicité des parcours et les discriminations subies en conséquence. La beauté de l’intersectionnalité est de rassembler ces individualités multiples en créant une possibilité d’empathie. La possibilité de se mettre à la place de l’autre. Car si l’on connaît une discrimination on peut comprendre, au moins un peu, ce que c’est d’en subir une autre. Et c’est ce lien qui importe. À travers le lien empathique on se respecte, on laisse la place, on reconnaît ses privilèges, on est à l’écoute. Se tisse alors un dialogue, une union, un pouvoir. 

 

FIERTÉ : AVOIR AMENÉ UN DÉBAT POLITIQUE ET MILITANT AU SEIN D’UN ENSEIGNEMENT D’ARCHITECTURE, TISSÉ UN LIEN ENTRE L’INTIMITÉ DES PERSONNES ET LE TRAVAIL QU’ELLES EXERCENT

 

Ce que permet ce débat sur les discriminations, c’est de révéler les problèmes de fond d’une société, d’un système, d’un milieu. C’est ce que nous avons découvert malgré nous, et peut-être était-ce là notre instinct premier en voulant aborder cette question dans le milieu architectural. Au fur et à mesures des interviews, des échanges avec les étudiant·e·s, des débats avec les invitées, des interventions et des vidéos produites, c’est une remise en question de la profession architecturale telle qu’on la pratique aujourd’hui qui s’est dessinée. 

La légitimité que nous craignions ne pas avoir en proposant un débat féministe en architecture c’est d’elle-même affirmée tout au long de cette expérience : du manque de syndicalisation chez les architectes à la remise en question de la composition des jurys, de la recherche de sens du métier au questionnement sur son enseignement, de la critique des systèmes de financements d’un projet à la critique de la concurrentialité dans le milieu, de l’utilité de l’Ordre, du manque de débat, du manque de politisation, du manque de diversité et de solidarité, du manque d’organisation des alternatives et de fédération des énergies. 

 

FIERTÉ : NOUS ÊTRE RAPPELÉ·E·S QUE SI L’ON NE PREND PAS SOIN DE SON MÉTIER, PERSONNE NE LE FERA À NOTRE PLACE




Consoeurternellement vôtre,




GIULIA ZONCA + DOROTA SLAZAKOWSKA